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Pierre Joulain : C’est un aspect de la flamme dont on ne tient pas suffisamment compte. Au laboratoire, nous étudions la chaleur, la vitesse, la pollution, la mise en mouvement d’un arbre à came où d’une fusée. Le son que produit la flamme et son esthétique ne font pas partie, à ce jour, de nos préoccupations majeures.

Michel Moglia : Ce n’est pas tant l’esthétique de la flamme qui m’intéresse que l’effet qu’elle produit en mettant une colonne d’air en vibration, c’est à dire jamais de la même façon. Le rendu sonore est alors beaucoup plus proche du vivant, avec tous ses impondérables. On sait que l’oreille "écoute" davantage quand le son n’est pas totalement fixe.

PJ : De fait, un tel son est représentatif de la structure complexe de la source de chaleur. On ne peut jamais produire un phénomène parfaitement isotherme.

Entre l’homme et le feu, il y a toujours eu une part d’incompréhension. Ce qui donne à penser sur la pertinence d’une "science de la complexité"…

MM : Ce qui me passionne, c’est l’inquiétude de la vie que le feu véhicule. J’aimerais mettre les spectateurs en danger d’écoute…

PJ : En quelque sorte tu veux que nous "touchions" la flamme… Comme Bachelard disant: "Pour qu’une recherche soit menée à bien, il faut d’abord l’avoir rêvée"…

MM : C’est vrai, et je n’aime pas la suffisance du monde artistique qui se réfère encore à la notion du Beau. Je suis un bricoleur qui revendique cette capacité à employer tout mon être.

PJ : Un artiste, c’est peut-être un bricoleur plus malin que les autres. Pour comprendre la physique de la flamme, il faut parfois s’y brûler les doigts… et jouer – comme on joue d’un instrument – avec le feu. Le feu est peut-être pour l’homme un moyen de prolonger ses mains.

Michel Durel

 

 

 

 


Paris Match. 18 Octobre 1990

Cet été, deux français ont fait chanter une centrale thermique:

Ça swingue en Sibérie

L’Oural jusqu’à présent passait surtout pour une terre de déportation. Mais la perestroïka a, là aussi, tout changé. Et ces lieux sinistres d’archaïsme politique se transforment en lieux bénis d’avant-garde musicale. Au mois d’août, Michel Moglia, sculpteur et flûtiste classique, et son assistant, Nicolas Sersiron, ont fait chanter la centrale thermique de Dobrianka, à quelques kilomètres de Perm…

Alain Spira

 

 

 

 



 

France-Soir, mercredi 12 septembre 1990

10 000 branchés pour un concerto en Sibérie majeure

Dix mille Soviétiques - dont quelques ministres - viennent de se lancer dans la nuit à travers la taïga pour rejoindre le chantier de la centrale de Dobryanka, au confin de la Sibérie.

Le français Michel Moglia avait planté son "orgue à feu" (notre photo) dans ce décor d’apocalypse pour le plus étonnant concert de la perestroïka. L’instrument aux immenses possibilités sonores est un ensemble de tuyaux, de longueurs et d’alésages soigneusement calculés, montés sur un bâti pyramidal.

Flûtiste classique de formation, Michel Moglia joue de son instrument en déplaçant des brûleurs à gaz à intensité variable sur les embouchures.

La société ouest-allemande Asea Brown Boveri, spécialisée dans la livraison clé en main de centrales électriques, ayant sponsorisé un de ses concerts, Michel Moglia avait lancé - manière de boutade – qu’il aimerait bien jouer dans l’une d’elle. " Chiche " ont répondu les allemands en ajoutant qu’ils avaient justement un chantier en cours au nord de l’Oural.

En mai, l’organiste se rend en Union soviétique en compagnie de son complice Nicolas Sersiron.

" Le patron de la centrale, M Dobrianov, a été emballé à l’idée du concert, raconte Michel Moglia. D’autant que cela lui permettait de faire venir les hauts responsables de Moscou au moment de débloquer les fonds pour les dernières tranches et de leur faire rencontrer les gens d’ABB."

Cinq jours avant le concert rien est prêt. Et puis la machine soviétique se met en marche. En une journée, les bulldozers géants nivellent des tonnes de gravats pendant que Nicolas Sersiron et une escouade de soudeurs sélectionnent et montent les tubes.

" Les autorités avaient prévu 2 000 spectateurs, ils étaient 10 000, " sourit Michel Moglia. " Une assistance très vivante, branchée, venue vivre l’aventure diabolique de la liberté. Le landemain, les hauts responsables de l’énergie soviétique nous ont emmené pour une promenade sur le fleuve Kama et ont improvisé un concert digne des chœurs de l’Armée rouge avant de nous accompagner au sauna !

Curiosité, chaleur et gentillesse, dans cette Russie à la limite du chaos, ils osent ce que personne ne ferait ailleurs."

A ce jour, nul n’a proposé mieux que la centrale sibérienne à " l’organiste d’enfer ", mais il cherche.

Jean François Crozier

 

 

 

 


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Michel Moglia fait chanter le métal avec le feu.

Il chauffe les tubes à l’aide de toute une batterie de brûleurs, véritables lance-flammes alimentés au gaz liquide. De quoi effrayer le représentant Butagaz. Mais de quoi réchauffer n’importe quelle atmosphère.

L’orgue à feu produit des sons hallucinants, mystérieux, difficiles à décrire. Imaginez un mélange de chants de baleines, de trompes tibétaines, de flûte africaine et de réacteur d’avion. Un son comme vous n’en avez jamais entendu – si ce n’est peut-être, dans vos rêves – qui secoue jusqu’aux entrailles et titille l’imaginaire.

J’ai vu le regard des enfants fascinés. L’air ahuri des passants. Et quand Michel m’a tendu le brûleur, j’ai oublié le temps. J’aurai pu jouer pendant des heures, jouer avec le feu, jouer avec les sons.

Loin des turpitudes du Top Camembert et des jardins à la française de la production discographique, des artistes cherchent des sonorités nouvelles, inventent des instruments bizarres, dessinent des attitudes inédites. Les aventuriers de l’archet perdu !

Michel Moglia est de ceux-là.

Yves Blanc

Megamix ARTE